Méditation
Une Seule Chose Est Nécessaire

« Une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera point ôtée. »
La scène tient en quelques versets, et nous nous y reconnaissons tous. Jésus est reçu dans une maison ; Marthe s'affaire pour bien faire, car recevoir le Seigneur mérite qu'on se donne du mal. Sa sœur Marie, elle, s'est assise aux pieds du maître, et elle écoute. On devine la tension monter dans la cuisine, les regards, l'agacement qui gagne, jusqu'à cette plainte adressée non pas à Marie, mais à Jésus lui-même : Marthe, occupée à divers soins domestiques, survint et dit: Seigneur, cela ne te fait-il rien que ma soeur me laisse seule pour servir? Dis-lui donc de m'aider.(Luc 10:40)
Une scène de famille, avec ses susceptibilités, sa fatigue, son besoin bien légitime d'être aidée. Et la réponse de Jésus, d'une douceur ferme, ne prend pas parti dans la querelle domestique. Elle déplace toute la question vers un autre plan : celui de ce qui compte vraiment quand il est là.
Il faut défendre Marthe tout de suite, elle que des siècles de sermons ont parfois malmenée. Son service n'est pas méprisé. Dans toute l'Écriture l'hospitalité est une œuvre belle et sainte, et le Nouveau Testament la recommande sans détour. Jésus ne lui reproche ni de cuisiner, ni d'aimer bien faire les choses. Il ne dit pas que l'action serait indigne et la contemplation seule noble. Ce qui pose problème, ce n'est pas le service, c'est le « beaucoup » : elle s'agite et se trouble pour beaucoup de choses, au point de perdre de vue la seule présence qui donnait un sens à toute cette agitation. On peut se dépenser pour le Seigneur jusqu'à ne plus être avec lui. C'est le drame discret des cœurs dévoués, et il nous guette tous, jusque dans nos activités les plus pieuses.
Le grec éclaire la réponse de Jésus. Il dit qu'une seule chose est chreia : nécessaire, indispensable, ce dont on ne peut se passer. Et il ajoute que Marie a choisi la bonne meris, la « part », le mot qu'on emploie pour la portion servie à table ou pour l'héritage qui revient à quelqu'un. L'image est celle d'un repas. Pendant que Marthe multiplie les plats, Marie a déjà reçu la seule portion qui nourrisse vraiment. Cette bonne part, elle ne l'a pas arrachée comme un privilège ; elle l'a choisie comme un héritage. Et l'expression « ne lui sera point ôtée » dit ce qu'on ne peut vous confisquer. Le reste peut se perdre, les mets, l'ordre de la maison, la réussite de la soirée. Cette part-là, jamais.
L'évangéliste emploie pour Marthe un verbe très concret : elle est tirée de tous côtés par le service, comme écartelée. Voilà peut-être notre maladie la plus contemporaine. Nous ne sommes pas d'abord de mauvaises personnes, nous sommes des personnes distraites, tirées en vingt directions, incapables de nous poser en un seul lieu assez longtemps pour entendre. La dispersion n'a rien d'un péché spectaculaire ; c'est une érosion douce, qui grignote la présence sans jamais faire de bruit. Marie n'en a pas fait plus que Marthe, elle en a fait moins : elle s'est arrêtée. Elle a laissé les bonnes choses attendre pour la meilleure. Choisir une seule chose demande une sorte de pauvreté volontaire, et c'est par cette pauvreté que commence la vraie richesse.
Mais quelle est cette seule chose ? Le texte ne la définit pas par une méthode, il la montre : Marie est assise aux pieds de Jésus et elle écoute sa parole. La seule chose nécessaire n'est pas une performance spirituelle de plus à cocher sur la liste. C'est une présence que l'on reçoit, une écoute. La méditation chrétienne ne vide pas l'esprit comme on le croit parfois ; elle le remplit, elle s'assoit devant une parole vivante et la laisse parler. Il ne s'agit pas de fuir ses responsabilités, mais de retrouver le centre à partir duquel elles reprennent leur juste poids. L'unique nécessaire ne s'oppose pas au reste de la vie, il l'ordonne. Privées de ce centre, mille bonnes choses ne font qu'un grand vacarme. Avec lui, même la vaisselle peut redevenir prière.
Il y a une grâce cachée dans cette dernière phrase, qui ne lui sera point ôtée. Nous vivons dans la peur constante qu'on nous retire ce que nous tenons : la santé, les proches, la réputation, le temps. Jésus, lui, désigne une part que nul ne peut confisquer, parce qu'elle ne repose pas sur nos mérites mais sur sa personne. Cette part, c'est lui-même. Celui qui parle est celui qui, bientôt, donnera sa vie pour que la maison de Dieu nous soit ouverte gratuitement. On ne conquiert pas la bonne part à force d'effort, comme Marthe multipliant les plats ; on la reçoit assis, les mains vides, en écoutant. Tout l'Évangile tient dans ce renversement : ce n'est pas notre agitation qui nous sauve, c'est sa présence donnée une fois pour toutes, et désormais à nous pour toujours.
Comment vivre cela cette semaine, sans en faire une corvée de plus ? Peut-être en s'accordant, un matin, dix minutes assises, vraiment assises, sans écran ni liste, avec un seul passage de l'Évangile ouvert, pour écouter avant d'agir. Peut-être en repérant l'instant où l'on devient Marthe, troublé pour beaucoup de choses, et en se donnant la permission de laisser une tâche inachevée pour retrouver la présence. L'unique nécessaire ne demande pas de renoncer à servir ; il demande de servir depuis un cœur qui a d'abord écouté. Choisir une seule chose, quand tout autour en réclame mille, est déjà un acte de foi. Et cette part choisie, Jésus le promet, ne nous sera jamais reprise.
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