L'Esprit Éditorial
Pochette du podcast Aux Sources

Aux Sources · Questions vives

Le jeûne, discipline oubliée ?

Le jeûne, discipline oubliée ?

Avec Élise & Emmanuel19:19

Un camarade de classe qui fait le Ramadan, et un ado qui demande : et nous, on ne jeûne jamais ? Élise et Emmanuel rouvrent un dossier que beaucoup d'églises ont laissé au fond du tiroir : Jésus qui dit quand tu jeûnes, Ésaïe qui décrit le jeûne qui plaît à Dieu, la liberté et la discipline. Avec une ligne rouge tenue à deux voix : le jeûne n'achète ni le salut ni la faveur de Dieu — et une vraie prudence pour la santé.

0:0019:19

Chapitres & repères

  1. Élise — Un de ses ados, frappé par un camarade musulman qui jeûnait pendant le Ramadan, lui a demandé pourquoi les chrétiens ne jeûnent jamais. Elle n'a pas su répondre, et elle veut comprendre pourquoi ce silence.

    Emmanuel — Le jeûne est devenu la discipline invisible : présente partout dans la Bible, absente de nos agendas. Il propose de rouvrir le dossier sans en faire ni un tabou ni une mode.

  2. Élise — Jésus dit quand vous jeûnez, pas si vous jeûnez : il suppose la pratique. Mais il la déplace entièrement dans le secret, loin de toute mise en scène spirituelle.

    Emmanuel — Le jeûne chrétien est annoncé par Jésus lui-même : quand l'époux sera enlevé, alors ils jeûneront. Nous vivons précisément dans ce temps-là, entre son départ et son retour.

    « Lorsque vous jeûnez, ne prenez pas un air triste, comme les hypocrites, qui se rendent le visage tout défait, pour montrer aux hommes qu'ils jeûnent. Je vous le dis en vérité, ils reçoivent leur récompense. »

    Matthieu 6:16 — Louis Segond 1910

    « Mais quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, »

    Matthieu 6:17 — Louis Segond 1910

    « afin de ne pas montrer aux hommes que tu jeûnes, mais à ton Père qui est là dans le lieu secret; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. »

    Matthieu 6:18 — Louis Segond 1910

    « Jésus leur répondit: Les amis de l'époux peuvent-ils s'affliger pendant que l'époux est avec eux? Les jours viendront où l'époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront. »

    Matthieu 9:15 — Louis Segond 1910
  3. Élise — Le jeûne qui plaît à Dieu se vérifie hors de l'assiette : justice, partage, hospitalité. Un ventre vide avec un cœur fermé ne monte pas plus haut que le plafond.

    Emmanuel — Ésaïe ne remplace pas le jeûne par l'action sociale : il refuse de les séparer. Se priver de nourriture sans se priver pour les autres, c'est un geste amputé de sa moitié.

    « Dis à tout le peuple du pays et aux sacrificateurs: Quand vous avez jeûné et pleuré au cinquième et au septième mois, et cela depuis soixante-dix ans, est-ce pour moi que vous avez jeûné? »

    Zacharie 7:5 — Louis Segond 1910

    « Voici le jeûne auquel je prends plaisir: Détache les chaînes de la méchanceté, Dénoue les liens de la servitude, Renvoie libres les opprimés, Et que l'on rompe toute espèce de joug; »

    Ésaïe 58:6 — Louis Segond 1910

    « Partage ton pain avec celui qui a faim, Et fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile; Si tu vois un homme nu, couvre-le, Et ne te détourne pas de ton semblable. »

    Ésaïe 58:7 — Louis Segond 1910
  4. Élise — Sa liberté est une conviction : aucun texte n'impose le jeûne aux chrétiens, et pour elle qui a connu l'épuisement, toute discipline chiffrée redevient vite une performance qui l'éloigne de la grâce. Colossiens 2 l'avertit : le mépris du corps a une apparence de sagesse, sans valeur réelle.

    Emmanuel — Depuis le dépôt de bilan, il saute un déjeuner par semaine pour prier, sur le modèle d'Antioche : l'Église des Actes jeûnait aux carrefours pour mieux écouter. La discipline régulière aiguise sa prière comme rien d'autre.

    « Pendant qu'ils servaient le Seigneur dans leur ministère et qu'ils jeûnaient, le Saint Esprit dit: Mettez-moi à part Barnabas et Saul pour l'oeuvre à laquelle je les ai appelés. »

    Actes 13:2 — Louis Segond 1910

    « Alors, après avoir jeûné et prié, ils leur imposèrent les mains, et les laissèrent partir. »

    Actes 13:3 — Louis Segond 1910

    « Ils ont, à la vérité, une apparence de sagesse, en ce qu'ils indiquent un culte volontaire, de l'humilité, et le mépris du corps, mais ils sont sans aucun mérite et contribuent à la satisfaction de la chair. »

    Colossiens 2:23 — Louis Segond 1910
  5. Élise — Casquette santé assumée : le jeûne alimentaire n'est pas pour tout le monde, et pour une personne marquée par un trouble du comportement alimentaire, il peut être une porte dangereuse. La liberté chrétienne inclut celle de ne pas jeûner.

    Emmanuel — Ligne rouge tenue à deux voix : le jeûne n'achète ni le salut ni la faveur de Dieu. On ne jeûne pas pour être exaucé au mérite ; la grâce ne se gagne pas à la privation.

    « Car c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. »

    Éphésiens 2:8 — Louis Segond 1910

    « Ce n'est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie. »

    Éphésiens 2:9 — Louis Segond 1910
  6. Élise — Il eut faim : le Fils de Dieu a connu notre faiblesse et y a tenu par la Parole seule. Ce qui est sûr : le jeûne est libre, secret, jamais méritoire, jamais au prix de la santé — et chacun se tient devant son Maître.

    Emmanuel — Le jeûne de Jésus n'était pas une performance mais une dépendance déclarée : l'homme vit de la bouche de Dieu. Invitation concrète : essayer humblement un repas remplacé par la Parole, et en parler dans son assemblée.

    « Alors Jésus fut emmené par l'Esprit dans le désert, pour être tenté par le diable. »

    Matthieu 4:1 — Louis Segond 1910

    « Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. »

    Matthieu 4:2 — Louis Segond 1910

    « L'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »

    Matthieu 4:4 — Louis Segond 1910

    « Tel fait une distinction entre les jours; tel autre les estime tous égaux. Que chacun ait en son esprit une pleine conviction. »

    Romains 14:5 — Louis Segond 1910
Transcription de l'épisode

1. La question de mon ado

Élise : C'était un soir de semaine, au dîner. Un de mes deux ados, je ne dirai pas lequel, on protège l'anonymat des adolescents dans cette maison… me raconte qu'un copain de sa classe faisait le Ramadan. Il était impressionné. Un mois entier sans manger du lever au coucher du soleil, en pleine période de contrôles.

Emmanuel : Ça force le respect d'un ado, ça. La discipline, l'effort visible.

Élise : Et puis il repose sa fourchette, il me regarde, et il me sort : et nous, maman, pourquoi on ne jeûne jamais ?

Emmanuel : La fourchette à la main, en plus. Le décor était parfait.

Élise : Le décor était parfait. Et moi, je suis restée bête. Parce que la vraie réponse honnête, c'était : je ne sais pas. On prie, on lit la Parole, on sert… mais le jeûne ? Je crois que je n'avais pas jeûné une seule fois en vingt ans de vie chrétienne.

Emmanuel : Et tu n'es pas un cas isolé. C'est devenu la discipline invisible. Elle est partout dans la Bible, de Moïse aux Actes, et presque nulle part dans nos agendas. On en parle une fois tous les dix ans, en baissant la voix.

Élise : Alors c'est la question du jour : le jeûne, est-ce qu'on a eu raison de l'oublier ? Est-ce que c'est pour nous, chrétiens, aujourd'hui ? Et si oui… comment, sans tomber dans la performance ?

Emmanuel : Et je le dis d'entrée : c'est une question vive. La Bible en parle beaucoup, mais elle ne donne aux chrétiens ni calendrier ni obligation. Donc des croyants fidèles pratiquent différemment. On va poser les textes, nos deux manières de faire… et une ligne rouge qu'on tiendra ensemble.

Élise : Plus une vraie précaution de santé, parce que là-dessus je porterai ma casquette professionnelle. On y viendra sérieusement.

Emmanuel : D'abord, une définition simple, pour ne perdre personne. Jeûner, dans la Bible, c'est se priver volontairement de nourriture pendant un temps donné, pour se consacrer à Dieu. Ce n'est pas un régime, ce n'est pas une détox. Le but n'est jamais le ventre : c'est le cœur tourné vers Dieu.

Élise : Et ton camarade de Ramadan, alors ? Parce que le mien comparait, forcément.

Emmanuel : On peut le dire avec respect : ce camarade prend Dieu au sérieux un mois par an, et ça, ça peut nous interroger. Mais le jeûne biblique repose sur une autre base. Il n'est pas un pilier obligatoire qui pèse dans une balance. Il ne gagne rien devant Dieu, on va le voir. Il creuse de la place pour lui, c'est différent.

Élise : Creuser de la place… j'aime cette image. Pas remplir une obligation. Creuser une faim.

Emmanuel : Alors ouvrons les textes. Et on commence par le plus surprenant : Jésus lui-même. Parce que sa manière d'en parler règle déjà la moitié de nos questions.

2. Quand vous jeûnez

Élise : Matthieu six. Le sermon sur la montagne. Jésus vient de parler de l'aumône et de la prière, et il enchaîne, verset seize : Lorsque vous jeûnez, ne prenez pas un air triste, comme les hypocrites, qui se rendent le visage tout défait, pour montrer aux hommes qu'ils jeûnent. Je vous le dis en vérité, ils reçoivent leur récompense.

Emmanuel : Arrête-toi sur le premier mot. Lorsque vous jeûnez. Pas si jamais l'idée vous prenait de jeûner.

Élise : Oui, c'est frappant. Il ne commande pas le jeûne ici… mais il le suppose. Pour lui, ses disciples jeûneront, comme ils prieront et donneront. Les trois sont traités dans le même chapitre, avec la même structure.

Emmanuel : Et la même mise en garde : pas de théâtre. Les hypocrites du texte se défaisaient le visage pour que ça se voie. Leur jeûne était une publicité. Et Jésus a cette phrase terrible : ils reçoivent leur récompense. Ils voulaient être vus, ils ont été vus. Fin du bénéfice.

Élise : Et la suite, versets dix-sept et dix-huit : Mais quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, afin de ne pas montrer aux hommes que tu jeûnes, mais à ton Père qui est là dans le lieu secret; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.

Emmanuel : Parfume ta tête. Autrement dit : fais-toi beau, aie l'air normal. Le jour où tu jeûnes doit ressembler à un jour ordinaire pour tout le monde… sauf pour ton Père.

Élise : C'est presque un rendez-vous secret, en fait. Un rendez-vous d'amour dans le lieu secret. Ça change complètement l'image austère qu'on se fait du jeûne.

Emmanuel : Et il y a un deuxième texte que j'aime beaucoup, parce qu'il situe le jeûne dans le temps. Matthieu neuf. On demande à Jésus pourquoi ses disciples ne jeûnent pas, alors que ceux de Jean-Baptiste jeûnent. Et il répond, verset quinze : Les amis de l'époux peuvent-ils s'affliger pendant que l'époux est avec eux? Les jours viendront où l'époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront.

Élise : L'époux… c'est lui-même, donc. Tant que Jésus est physiquement là, c'est la noce, on ne jeûne pas.

Emmanuel : Et depuis son ascension, nous sommes dans les jours dont il parle. L'époux nous a été enlevé, on l'attend, il revient. Alors ils jeûneront, dit Jésus. Pas ils devront jeûner sous peine d'amende. Mais c'est annoncé comme une chose normale du temps de l'attente. Le jeûne chrétien, au fond, c'est une faim d'époux. Ça dit : tu me manques, Seigneur. Reviens.

Élise : Une faim d'époux… Donc premier point acquis : le jeûne n'est pas une bizarrerie d'un autre âge. Jésus le suppose, il l'annonce, et l'Église des Actes l'a pratiqué.

Emmanuel : Mais avant d'aller aux Actes, il faut passer par un texte qui secoue. Parce que Dieu lui-même a dû corriger la pratique de son peuple. On peut jeûner beaucoup… et jeûner faux.

Élise : Ésaïe cinquante-huit. Allons-y.

3. Le jeûne qui plaît à Dieu

Élise : Dans Ésaïe cinquante-huit, le peuple se plaint. Ils disent en substance : nous jeûnons, et tu ne le vois pas. Ils font l'effort… et le ciel reste silencieux. Et Dieu répond que le jour de leur jeûne, ils oppriment leurs ouvriers et se querellent.

Emmanuel : Le ventre vide et le poing levé. Tout était là sauf l'essentiel.

Élise : Et Dieu décrit alors ce qu'il attend vraiment. Verset six : Voici le jeûne auquel je prends plaisir: Détache les chaînes de la méchanceté, Dénoue les liens de la servitude, Renvoie libres les opprimés, Et que l'on rompe toute espèce de joug;

Emmanuel : Et le verset sept continue : Partage ton pain avec celui qui a faim, Et fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile; Si tu vois un homme nu, couvre-le, Et ne te détourne pas de ton semblable.

Élise : Partage ton pain. C'est vertigineux, quand on y pense : le pain dont tu te prives ne vaut quelque chose que s'il finit dans la main de celui qui a faim. Le jeûne qui plaît à Dieu se vérifie hors de l'assiette.

Emmanuel : Et il y a le même coup de sonde dans Zacharie, chapitre sept, verset cinq. Le peuple jeûnait depuis soixante-dix ans, deux fois par an, et Dieu demande : est-ce pour moi que vous avez jeûné? Soixante-dix ans de pratique… et la question reste posée. Pour qui, ce jeûne ? Pour Dieu, ou pour se sentir en règle ?

Élise : Est-ce pour moi… Cette question-là peut sonder toutes nos disciplines, pas seulement le jeûne. Ma lecture de la Bible, mes prières. Pour qui, vraiment ?

Emmanuel : Attention quand même à ne pas faire dire à Ésaïe ce qu'il ne dit pas. Certains concluent : donc le vrai jeûne, c'est la solidarité, inutile de se priver de manger. Mais le texte ne remplace pas le jeûne, il le remet d'aplomb. Dieu ne dit pas : arrêtez de jeûner. Il dit : votre jeûne est creux si votre vie est injuste.

Élise : Donc les deux tiennent ensemble. Le ventre et le cœur, la privation et le partage.

Emmanuel : C'est ça. Et concrètement, ça a changé ma pratique. Le repas que je saute, j'ai appris à lui donner une destination. Le prix du déjeuner part pour quelqu'un qui en a besoin, ou le temps du déjeuner devient du temps donné. Sinon, je fais juste des économies en priant. Ce n'est pas très glorieux, comme discipline.

Élise : Des économies en priant… tu as le sens de la formule.

Emmanuel : Mais c'est le vrai risque ! Un jeûne qui ne coûte que des calories, sans miséricorde, Ésaïe nous dit qu'il ne monte pas plus haut que le plafond.

Élise : Alors maintenant, entrons dans le vif de la question vive. Parce que toi, tu jeûnes régulièrement, et moi… presque jamais. Et je crois qu'on a de bonnes raisons tous les deux.

4. Deux pratiques fidèles

Élise : Alors raconte. Toi, le jeûne, c'est entré comment dans ta vie ? Parce que je ne t'imagine pas mystique au désert, Emmanuel.

Emmanuel : Pas vraiment mon style, non. C'est entré par la crise, comme beaucoup de choses chez moi. À l'époque du dépôt de bilan, je devais prendre une décision très lourde, et un ancien de l'assemblée m'a dit : et si on jeûnait un midi pour prier là-dessus ? J'ai trouvé ça… exotique, franchement. J'ai dit oui par politesse.

Élise : Par politesse. Voilà un début très spirituel.

Emmanuel : Et ce midi-là m'a marqué. Pas de voix du ciel, je te rassure. Mais une heure entière, à la place du déjeuner, rien que la Parole ouverte et la prière. Et chaque fois que mon ventre grognait, ça me rappelait pourquoi j'étais là. La faim devenait une sonnerie de rappel : tourne-toi vers Dieu. Depuis, j'ai gardé le pli : un déjeuner par semaine, en général le jeudi.

Élise : Et tu t'appuies sur quoi, bibliquement, pour cette régularité ?

Emmanuel : Sur l'exemple de l'Église d'Antioche. Actes treize, verset deux : Pendant qu'ils servaient le Seigneur dans leur ministère et qu'ils jeûnaient, le Saint Esprit dit: Mettez-moi à part Barnabas et Saul pour l'oeuvre à laquelle je les ai appelés. Et verset trois : Alors, après avoir jeûné et prié, ils leur imposèrent les mains, et les laissèrent partir.

Élise : Ils jeûnaient déjà avant de recevoir la direction… et ils rejeûnent après, avant d'envoyer. Le jeûne encadre la décision.

Emmanuel : Voilà ce que je constate : le jeûne n'a jamais changé Dieu, mais il me change, moi. Il baisse le volume de tout le reste. Ma prière du jeudi n'a pas la même netteté que celle du mardi. C'est une discipline qui aiguise, comme on aiguise une lame.

Emmanuel : Bon. Et toi, alors ? Défends-moi ta quasi-abstention, chère Élise. Parce que je sais que ce n'est pas de la négligence.

Élise : Non, c'est une conviction, et je vais la poser tranquillement. D'abord le texte : aucun commandement du Nouveau Testament n'impose le jeûne aux chrétiens. Jésus le suppose, l'Église le pratique, mais aucune épître ne dit : jeûnez tant de fois. Ce silence-là n'est pas un oubli. C'est un espace de liberté.

Emmanuel : Mmh. Jusque-là, je signe.

Élise : Ensuite, il y a mon histoire. Tu sais d'où je reviens : un épuisement construit à force de vouloir être irréprochable partout. Et je me connais. Si je m'impose un jeûne hebdomadaire, je sais exactement ce qui va se passer : au bout d'un mois, ce sera une case à cocher. Et le jour où je la raterai, ce ne sera pas un rendez-vous manqué avec mon Père… ce sera un échec de plus au tableau. La performance spirituelle, chez moi, c'est une pente naturelle. Je la connais trop bien.

Emmanuel : Et une discipline de plus peut devenir un fouet de plus.

Élise : Exactement. Et j'ai un texte, moi aussi. Paul, face à des gens qui imposaient des privations, écrit dans Colossiens deux, verset vingt-trois : Ils ont, à la vérité, une apparence de sagesse, en ce qu'ils indiquent un culte volontaire, de l'humilité, et le mépris du corps, mais ils sont sans aucun mérite et contribuent à la satisfaction de la chair.

Emmanuel : Sans aucun mérite… C'est fort. La privation peut même nourrir l'orgueil qu'elle prétend combattre.

Élise : C'est le paradoxe que Paul démasque. On peut être très fier de son humilité. Alors moi, quand je jeûne, c'est rare et c'est occasionnel : une décision grave, une intercession particulière. Jamais un système. Ma discipline à moi, ce sont les psaumes du matin. Chacun sa lame à aiguiser.

5. Ce que le jeûne n'obtient pas

Emmanuel : Avant d'aller plus loin, il faut poser la ligne rouge. Et là, Élise et moi, on parle d'une seule voix. Le jeûne n'obtient rien au sens du mérite. Il n'achète pas le salut, il n'achète pas la faveur de Dieu, il ne rend pas une prière plus puissante au poids de la privation.

Élise : Éphésiens deux, versets huit et neuf : Car c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Ce n'est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie.

Emmanuel : Dès que le jeûne devient une monnaie, on a quitté l'Évangile. Si je jeûne en pensant : maintenant, Dieu me doit une réponse… je ne prie plus un Père, je négocie avec un fournisseur. Et Dieu n'est le fournisseur de personne.

Élise : Et il faut le dire à ceux qui ont entendu l'inverse. On croise parfois cet enseignement : tu n'as pas été exaucé parce que tu n'as pas assez jeûné. Quelle violence, quand on y pense. On transforme une grâce en tarif, et un frère fatigué en mauvais payeur.

Emmanuel : Alors que Christ a tout accompli, une fois pour toutes. Mon assiette vide n'ajoute rien à la croix. Rien. Le jeûne ne fait pas monter mes prières plus haut ; il me rend, moi, plus attentif à celui qui les écoute déjà. La différence a l'air fine, mais tout l'Évangile passe dedans.

Élise : Tout l'Évangile passe dedans, oui. Le jeûne est une réponse d'amour, jamais une avance sur facture.

Élise : Et maintenant, ma casquette professionnelle, parce que je me le suis promis. Je travaille dans la santé, et je veux le dire avec beaucoup de soin : le jeûne alimentaire n'est pas pour tout le monde.

Emmanuel : Vas-y, on t'écoute.

Élise : Si tu es enceinte, malade, diabétique, sous traitement, si tu es un adolescent en pleine croissance… le jeûne alimentaire n'est pas prudent sans avis médical, tout simplement. Et surtout : si tu as connu un trouble du comportement alimentaire, ou si tu sens que la privation réveille chez toi quelque chose de sombre, une forme de contrôle ou de punition… alors le jeûne alimentaire n'est probablement pas ton chemin. Et ce n'est ni un échec ni un manque de spiritualité.

Emmanuel : Dis-le encore plus clairement, parce que c'est important.

Élise : Dieu ne te demande pas d'abîmer le corps qu'il t'a donné pour lui prouver ton amour. Jamais. Un jeûne qui blesse n'honore personne. Et il existe d'autres privations qui creusent la même place : jeûner d'écrans, de réseaux sociaux, d'une soirée de télévision remplacée par la prière. L'essentiel n'a jamais été l'estomac. C'est le rendez-vous.

Emmanuel : Et si tu hésites sur ta situation, parles-en à ton médecin et à un ancien de ton assemblée. Les deux, sans honte. Le corps est une intendance que Dieu nous confie, pas un adversaire à mater.

Élise : Voilà. C'était la page santé, et elle compte autant que le reste.

6. Une faim plus grande

Élise : Il nous reste le plus grand jeûneur de toute l'Écriture. Matthieu quatre, verset un : Alors Jésus fut emmené par l'Esprit dans le désert, pour être tenté par le diable. Et verset deux : Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim.

Emmanuel : Il eut faim. Trois mots que je trouve bouleversants. Le Fils de Dieu, l'estomac vide, les jambes qui tremblent peut-être. Il a connu ça. Notre condition, jusque dans la faim.

Élise : Et c'est précisément là, dans cette faiblesse, que le tentateur arrive. Ordonne que ces pierres deviennent des pains. Et Jésus répond par l'Écriture : L'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.

Emmanuel : Et voilà, à mon avis, le cœur de tout l'épisode. Le jeûne de Jésus n'était pas un exploit à quarante jours, un record à battre. C'était une déclaration vécue : ma vie ne tient pas au pain, elle tient à mon Père. Chaque creux dans son ventre disait ça.

Élise : Alors le jeûne, au fond, ne sert qu'à ça : nous faire éprouver dans le corps ce que nous confessons des lèvres. Que notre vraie nourriture, c'est la Parole. La faim du ventre réveille la faim de Dieu.

Emmanuel : Et remarque que lui, il sortait d'un jeûne quand il a remporté ce combat. Pas gonflé de forces : affaibli, et appuyé sur l'Écriture seule. Le jeûne ne nous rend pas puissants. Il nous rend dépendants. Et dans le royaume de Dieu, c'est la dépendance qui est une force.

Élise : Alors, qu'est-ce que je réponds à mon ado, au bout du compte ? Pourquoi on ne jeûne jamais ?

Emmanuel : Tu peux lui répondre : bonne question, et merci de l'avoir posée. Peut-être qu'on a laissé s'endormir un beau rendez-vous. Mais tu peux aussi lui dire la différence : ton camarade jeûne parce que c'est demandé ; le chrétien jeûne, quand il jeûne, parce que c'est offert. Personne ne compte ses jours, et le Père voit dans le secret.

Élise : Et entre nous deux, pas de verdict. Romains quatorze, verset cinq, la charte de nos questions vives : Tel fait une distinction entre les jours; tel autre les estime tous égaux. Que chacun ait en son esprit une pleine conviction. Ta discipline du jeudi est fidèle. Ma retenue est fidèle aussi. Chacun devant son Maître.

Emmanuel : Et surtout, que celui qui jeûne ne regarde pas de haut celui qui ne jeûne pas… et inversement. Le jeûneur n'est pas plus spirituel, l'abstenu n'est pas plus libre. Les deux sont des enfants nourris par la même grâce.

Élise : Alors concrètement, pour ceux qui veulent essayer ? Sans en faire une montagne.

Emmanuel : Simple : choisis un repas, un seul, cette semaine ou ce mois-ci, si ta santé le permet, on l'a dit. Préviens seulement ton conjoint si tu es marié, personne d'autre. Remplace ce temps par la Parole ouverte et la prière, et donne une destination à ce que tu ne dépenses pas. Et si l'assiette n'est pas ton chemin, choisis une autre privation, un écran par exemple. Puis vois ce que Dieu en fait.

Élise : Et si tu n'essaies pas, tu n'as rien perdu de la grâce. Elle ne se pèse pas en repas sautés.

Élise : Je nous conduis dans la prière. Notre Dieu, notre bon Papa, merci parce que ton Fils a connu la faim pour nous, et qu'il a tout accompli à la croix : nous n'avons rien à mériter, rien à acheter. Creuse en nous la faim la plus grande, celle de ta Parole et de ta présence. Garde-nous du théâtre et de la performance, garde les fragiles de toute privation qui blesse, et apprends-nous à partager notre pain. Au nom de Jésus, amen.

Emmanuel : Amen. Merci Élise… et merci à ton ado anonyme, qui nous a offert un bel épisode avec sa fourchette.

Élise : Il sera très fier. Anonymement, bien sûr.

Emmanuel : Et vous qui nous écoutez, reprenez ces textes : Matthieu six, Ésaïe cinquante-huit, Actes treize. Relisez-les, et parlez-en dans votre assemblée locale. C'est là que ces choses se discernent, pas tout seul dans son coin.

Élise : On se retrouve très bientôt, si Dieu veut, pour une nouvelle conversation. D'ici là, que le Seigneur vous garde. Au revoir.

Emmanuel : Au revoir. Et bon appétit… ou bonne faim, c'est selon.

Continuer l'écoute

La Lettre de Lumière

Chaque semaine, les nouveaux épisodes « Aux Sources » et nos méditations, droit dans votre boîte mail — sans spam, désinscription en un clic.