L'Esprit Éditorial

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Assez : le Contentement au Temps de la Consommation

5 juin 2026

Livre ouvert sur une table en bois clair, baigné d'une douce lumière matinale, avec une tasse de café fumante
Livre ouvert sur une table en bois clair, baigné d'une douce lumière matinale, avec une tasse de café fumante

« Ne vous livrez pas à l'amour de l'argent; contentez-vous de ce que vous avez; car Dieu lui-même a dit: Je ne te délaisserai point, et je ne t'abandonnerai point. »

Hébreux 13:5

Nous vivons dans un monde entièrement organisé pour créer en nous un manque. Chaque publicité, chaque devanture, chaque suggestion sur nos écrans travaille au même but : nous persuader que ce que nous possédons ne suffit pas, que le bonheur est dans l’objet suivant, l’abonnement suivant, la version plus récente. Ce n’est pas un accident, c’est un système, et il est redoutablement efficace, parce qu’il ne ment pas complètement : les choses qu’on nous propose sont souvent belles et utiles. Le problème n’est pas là. Il est dans l’état d’âme que cette pression installe en nous, une insatisfaction chronique, un panier jamais assez plein, une existence vécue au futur, dans ce qu’on n’a pas encore. On appelle cela le progrès. La Bible appelle cela une forme d’esclavage.

L’épître aux Hébreux propose un mot d’une simplicité déroutante : Ne vous livrez pas à l'amour de l'argent; contentez-vous de ce que vous avez; car Dieu lui-même a dit: Je ne te délaisserai point, et je ne t'abandonnerai point.(Hébreux 13:5) Le verbe grec derrière « se contenter » appartient à la famille de arkeō, qui dit la suffisance, le fait d’avoir assez. Paul en tirera le mot autarkeia, cette autonomie intérieure qui ne dépend plus des circonstances. Mais attention à ne pas le confondre avec la résignation. Se contenter, au sens biblique, ce n’est pas s’interdire tout désir ni renoncer à toute joie. C’est cesser de faire dépendre sa paix de la prochaine acquisition. C’est pouvoir dire, devant ce qu’on a : c’est assez, et être vraiment libre en le disant.

Remarquez comment le texte relie deux choses que nous séparons. Il place côte à côte l’amour de l’argent et le contentement, comme deux directions opposées du cœur. Aimer l’argent, ce n’est pas seulement thésauriser ; c’est croire, au fond, que la sécurité et la valeur d’une vie se mesurent à ce qu’elle possède. Le contentement inverse ce credo. Et l’auteur ne nous laisse pas devant un simple effort de volonté : il fonde aussitôt ce contentement sur une promesse. Si je peux me contenter, ce n’est pas parce que j’aurais un tempérament détaché, c’est parce que Dieu a dit : je ne te délaisserai point. Ma sécurité ne repose pas sur mon compte en banque mais sur sa présence qui ne me lâchera pas.

Voilà pourquoi le contentement chrétien n’a rien de la sagesse stoïcienne qui apprend à ne rien attendre pour ne jamais souffrir. Le croyant, lui, attend beaucoup, mais il attend de la bonne source. Paul l’écrira depuis une prison, dépouillé de presque tout : Ce n'est pas en vue de mes besoins que je dis cela, car j'ai appris à être content de l'état où je me trouve.(Philippiens 4:11) Il précise que ce contentement s’apprend, comme un métier, dans l’abondance comme dans le dénuement. Ce n’est donc pas un caractère qu’on aurait reçu à la naissance ; c’est une école où l’on entre, où l’on progresse, où l’on rechute parfois, et où le maître est fidèle. On y désapprend lentement le réflexe du toujours plus.

Il faut être honnête : cette bataille ne se gagne pas une fois pour toutes. Le monde recommencera demain à nous persuader qu’il nous manque quelque chose, et nous y retomberons souvent. Le contentement n’est pas un état acquis, c’est une lutte quotidienne, un muscle qu’il faut réentraîner chaque fois que la convoitise se réveille. Mais chaque petite victoire compte. Chaque fois qu’on renonce à un achat qu’on croyait indispensable et qu’on découvre qu’on vit très bien sans lui, une chaîne se desserre. Chaque fois qu’on rend grâce pour ce qu’on a au lieu de soupirer après ce qu’on n’a pas, on retrouve un peu d’air.

Le secret final, c’est que le cœur humain a une soif que rien d’acheté ne comble. On peut remplir une maison et se sentir vide ; on l’a tous vu, chez d’autres ou chez soi. Cette soif-là a un nom, et une réponse. Elle est faite pour Dieu, et seul Celui qui a promis de ne jamais nous abandonner peut y répondre. Le jour où l’on trouve en lui son trésor, les vitrines perdent un peu de leur pouvoir. On peut encore aimer les belles choses, mais on ne leur demande plus de nous sauver. Elles redeviennent ce qu’elles sont : des cadeaux, non des dieux. Et c’est là, curieusement, qu’on commence enfin à en jouir vraiment.