Vie Quotidienne — 8 min de lecture
L’Hospitalité Ouverte au Voisin et à l’Étranger
21 juillet 2025

« N’oubliez pas l’hospitalité ; car, en l’exerçant, quelques-uns ont logé des anges sans le savoir. »
Nous vivons mur contre mur, et nous ignorons le nom de ceux qui dorment de l’autre côté de la cloison. Le paradoxe de nos villes tient là : jamais les hommes n’ont été aussi entassés, jamais ils n’ont été aussi seuls. La maison moderne s’est conçue peu à peu comme une forteresse, avec ses verrous, ses interphones, ses volets clos, un lieu où l’on se protège du dehors au lieu de s’ouvrir sur lui. On y rentre le soir comme on se replie ; on tire la porte comme on lève un pont-levis. Et l’on s’étonne ensuite de la solitude ambiante, sans voir qu’on l’a bâtie soi-même, pierre après pierre, en faisant de son seuil une frontière quand il devrait être un passage. La question n’est pas d’architecture, elle est de cœur. À qui ma porte s’ouvre-t-elle encore ?
L’Écriture, elle, est traversée de portes ouvertes. Abraham, sous la chaleur de midi, aperçoit trois inconnus et court au-devant d’eux pour les faire asseoir, laver leurs pieds, partager son pain. La veuve de Sarepta, qui n’avait qu’une poignée de farine, accueille quand même le prophète. Ces récits ne parlent pas de recevoir ses amis. Cela, tout le monde le fait, et c’est doux, mais ce n’est pas encore l’hospitalité dont parle la Bible. L’hospitalité biblique se reconnaît à ceci : elle accueille celui qui ne peut rien rendre, l’étranger de passage, l’isolé, le nécessiteux. Jésus le dit sans détour : si tu n’invites que ceux qui t’inviteront en retour, quel mérite as-tu ? Invite plutôt ceux qui n’ont pas de quoi te le rendre. L’hospitalité commence exactement là où cesse le calcul.
L’épître aux Hébreux le grave en une phrase : N’oubliez pas l’hospitalité ; car, en l’exerçant, quelques-uns ont logé des anges sans le savoir.(Hébreux 13:2)
Le mot grec traduit par « hospitalité » est magnifique : philoxenia, mot à mot l’« amour de l’étranger », de philos, l’amour, et xenos, l’étranger. Il dit l’exact contraire de ce que notre époque nomme la xénophobie, la peur de l’étranger, forgée sur les mêmes racines inversées. Le Nouveau Testament ne se contente pas de nous faire tolérer l’autre, ni même l’accepter : il nous demande de l’aimer en tant qu’étranger, avant même qu’il ne devienne un familier. Et l’auteur ajoute cette pointe qui dessille : sous les traits de l’inconnu que vous hésitez à faire entrer, c’est parfois un messager du ciel qui frappe.
Soyons honnêtes sur ce qui nous retient, car les résistances sont réelles. Ouvrir sa porte semble risqué, puisqu’on ne sait pas qui l’on fait entrer. Cela paraît coûteux : notre temps est déjà rogné et notre fatigue bien réelle. Et cela intimide, parce que notre maison n’est jamais assez rangée, ni notre cuisine assez soignée, ni notre vie assez présentable. C’est ici pourtant qu’il faut distinguer deux choses qu’on confond sans cesse. Recevoir, au sens mondain, est une performance : on met en scène un intérieur impeccable pour être admiré. L’hospitalité tient d’autre chose, une posture du cœur qui ouvre une vie et non un décor. On n’invite pas l’étranger dans un salon d’exposition ; on le fait asseoir au milieu du désordre ordinaire de son existence. Et c’est ce désordre partagé, bien plus que la perfection, qui réchauffe.
Remarquez que le verset ne trie pas. Il ne dit pas d’accueillir les gens convenables, ceux de notre milieu, de notre langue, de notre bord. L’hospitalité chrétienne s’ouvre au voisin comme à l’étranger : au retraité seul du palier comme à la famille venue d’un autre pays, à l’isolé qu’on évite comme au nouveau qu’on n’a pas encore appris à nommer. L’Église est ce lieu où l’on accueille chacun sans regarder ses origines, parce que la diversité des visages y est reçue comme une richesse et non comme une menace. Il y a plus grave encore à mesurer : le Christ s’est identifié à l’étranger. J’étais étranger, et vous m’avez recueilli.(Matthieu 25:35)
, dira-t-il au dernier jour. Refuser sa porte à l’inconnu, c’est, sans le savoir, la refuser à celui qu’on prétend servir.
Nul besoin, pour commencer, de grands moyens ni de gestes héroïques. On peut frapper enfin à la porte d’en face et proposer un café, apprendre le prénom du voisin qu’on croise depuis des années sans jamais le saluer, ajouter une assiette à la table du dimanche pour celui qui, sinon, mangera seul. On peut ouvrir sa maison une fois ce mois-ci, imparfaite mais réelle, à quelqu’un qui n’a rien à nous rendre. L’hospitalité ne réclame pas une belle demeure ; elle réclame une porte qu’on accepte de déverrouiller. Choisissez un nom cette semaine, un seul, et faites le premier pas. Le Royaume de Dieu avance souvent à la vitesse d’une porte qui s’entrouvre et d’une chaise qu’on ajoute au bord de la table.
Si nous pouvons ouvrir notre porte, c’est qu’une porte nous fut d’abord ouverte. Nous étions les étrangers, sans droit ni titre, éloignés de Dieu, et le Christ nous a reçus à sa table, lui qui accueillait les pécheurs et mangeait avec eux. Paul le rappelle à des païens stupéfaits : Ainsi donc, vous n’êtes plus des étrangers, ni des gens du dehors ; mais vous êtes concitoyens des saints, gens de la maison de Dieu.(Éphésiens 2:19)
Toute hospitalité chrétienne n’est que l’écho de cet accueil premier. Nous ne faisons pas entrer les autres par générosité de propriétaires ; nous les faisons entrer en anciens exclus qui n’ont pas oublié le prix d’une porte ouverte. Sur un seuil offert à l’inconnu, c’est l’Évangile lui-même qui devient visible.
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