L'Esprit Éditorial
Portrait apaisé d’une femme au regard serein, dans un intérieur chaleureux aux ombres douces et à la lumière naturelle

Croissance9 min de lecture

Renoncer à soi pour suivre Christ

25 juillet 2025

Portrait apaisé d’une femme au regard serein, dans un intérieur chaleureux aux ombres douces et à la lumière naturelle

« Puis il dit à tous : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il se charge chaque jour de sa croix, et qu'il me suive. »

Luc 9:23

Puis il dit à tous : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il se charge chaque jour de sa croix, et qu'il me suive.(Luc 9:23) Cette parole de Jésus compte parmi les plus exigeantes de l'Évangile, et l'on comprend qu'elle nous résiste. Notre culture célèbre l'affirmation de soi, la réussite personnelle, l'écoute de ses propres désirs, et voici que le Maître pose une condition qui va à rebours de tout cela. Ne nous méprenons pas sur ses mots. Jésus ne prêche ni le mépris de soi ni la haine de sa propre vie. Il ne réclame pas que nous nous détruisions, mais que nous nous décentrions. Renoncer à soi, ce n'est pas cesser d'exister ; c'est cesser d'occuper le centre autour duquel tout devrait tourner. C'est descendre du trône pour y laisser monter un autre.

Le verbe grec employé, aparneomai, est celui-là même que Luc utilisera pour dire que Pierre a « renié » son Maître dans la cour du souverain sacrificateur. Renier quelqu'un, c'est déclarer qu'on ne le connaît pas, qu'il n'a aucun droit sur nous. Jésus prend ce verbe et le tourne vers nous-mêmes : renoncer à soi, c'est adresser à son propre moi ce que Pierre a tristement dit du Christ, je ne te reconnais plus comme mon maître. Le disciple opère un transfert d'autorité. Ce ne sont plus mon confort ni mes ambitions qui gouvernent ma vie, mais la volonté du Seigneur. Et Jésus ajoute une précision qu'on oublie vite : chaque jour. Ce reniement de soi n'est pas un exploit accompli une fois pour toutes ; c'est une décision reprise chaque matin, humble et répétée.

Se charger de sa croix, dans la bouche de Jésus, n'avait rien d'une image feutrée. Pour ses auditeurs, la croix était l'instrument d'une mort infâme ; celui qui la portait marchait déjà vers son supplice. Suivre Christ, c'est donc accepter que notre vieil homme, cette volonté propre dressée contre Dieu, soit mené à la mort. Mais la croix chrétienne ne s'arrête jamais à la mort, et cela change tout. Derrière chaque croix portée avec Christ se lève une résurrection. Ce que nous laissons mourir n'est pas ce qui nous faisait vivre ; c'est ce qui nous empêchait de vivre. Le grain jeté en terre ne se perd pas : il meurt pour porter beaucoup de fruit.

Il faut lever ici un malentendu tenace. Renoncer à soi n'est pas une prouesse ascétique qui nous achèterait le salut. Nous ne portons pas notre croix pour gagner la faveur de Dieu ; cette faveur, Christ l'a obtenue pour nous à sa propre croix, gratuitement. Le renoncement du disciple ne cause pas son salut, il en découle. On ne se renie pas soi-même pour être sauvé ; on se renie parce qu'on l'est déjà, et la reconnaissance déplace le centre de gravité d'une vie. Confondre les deux, ce serait glisser à nouveau dans une religion de l'effort, où l'homme s'épuise à mériter ce qu'on lui offre. L'Évangile va dans l'autre sens : la grâce d'abord reçue, puis la vie donnée en réponse.

Jésus fonde son appel sur un paradoxe qu'il énonce aussitôt : Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la sauvera.(Luc 9:24) L'existence repliée sur elle-même, obsédée de se garder, finit par se dessécher et se perdre. Celle qui se donne à cause du Christ se retrouve élargie et sauvée. Tout croyant vérifie cela tôt ou tard : ce que nous serrons jalousement nous échappe, et ce que nous remettons entre les mains de Dieu nous revient transformé. Loin d'appauvrir la vie, le renoncement l'ouvre. Celui qui cesse de tout ramener à lui découvre un horizon qu'il n'aurait jamais soupçonné, recroquevillé sur ses seuls intérêts.

Au fond, cet appel ne devient supportable que parce que Celui qui le lance l'a d'abord vécu jusqu'au bout. Jésus ne nous demande pas un renoncement qu'il aurait esquivé lui-même. Riche, il s'est fait pauvre ; égal à Dieu, il s'est anéanti, prenant la condition de serviteur, obéissant jusqu'à la mort de la croix. Quand il nous dit « renonce à toi-même », c'est le Crucifié qui parle, celui qui a porté sa croix avant de nous demander de porter la nôtre. Nous ne marchons donc pas vers un précipice inconnu ; nous suivons un chemin qu'il a déjà ouvert, et au bout duquel il nous attend, ressuscité. Se renoncer, ce n'est pas se jeter dans le vide, c'est avancer derrière quelqu'un qui connaît la route.

Comment vivre cela cette semaine, sans verser dans l'héroïsme ni dans la culpabilité ? Le « chaque jour » de Jésus nous ramène au concret et au modeste. Pas besoin d'inventer de grands sacrifices spectaculaires ; il suffit de céder, dans les petites décisions ordinaires, la place que notre moi réclame. Préférer servir quand l'orgueil voudrait être servi. Pardonner quand la rancune voudrait avoir raison. Obéir sur ce point précis où nous savons que le Seigneur attend un pas. Choisis-en un seul, aujourd'hui, et offre-le-lui. Le disciple ne se bâtit pas à coups de renoncements grandioses, mais par la fidélité répétée de petits abandons quotidiens, jusqu'à ce que Christ prenne peu à peu la place centrale. Et lui, à la différence de notre moi, ne déçoit pas.