L'Esprit Éditorial

Méditation

Par Ses Meurtrissures Nous Sommes Guéris

3 juillet 20268 min de lecture
Mains de plusieurs générations réunies au-dessus d’une table en bois rustique, dans une chaude lumière matinale
Mains de plusieurs générations réunies au-dessus d’une table en bois rustique, dans une chaude lumière matinale

« Mais il était blessé pour nos péchés, Brisé pour nos iniquités; Le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, Et c'est par ses meurtrissures que nous sommes guéris. »

Ésaïe 53:5

Sept siècles avant la croix, le prophète Ésaïe écrit un poème si précis qu'on le croirait rédigé au pied du Calvaire. Il y décrit un serviteur méprisé, semblable à ceux dont on détourne le visage, un homme de douleur habitué à la souffrance, sans éclat ni beauté qui attire. Rien en lui ne répond à l'idée que nous nous faisons de la puissance. Ce chapitre est pourtant peut-être le sommet de tout l'Ancien Testament, la page vers laquelle les évangélistes reviendront pour dire qui est Jésus. Le mystère qu'il ouvre est celui d'une souffrance qui n'est pas subie pour soi. Dès les premiers versets, une petite préposition revient, obstinée, et change tout : pour. Pour nos péchés, pour nos iniquités, à notre place. Ce serviteur ne paie pas ses propres fautes ; il porte celles des autres.

Le poème avoue d'abord notre méprise : Cependant, ce sont nos souffrances qu'il a portées, C'est de nos douleurs qu'il s'est chargé; Et nous l'avons considéré comme puni, Frappé de Dieu, et humilié.(Ésaïe 53:4) Devant sa souffrance, notre premier réflexe fut de conclure qu'il l'avait bien méritée, comme les amis de Job accusant le malheureux d'être coupable. Puis vient le retournement de notre verset : Mais il était blessé pour nos péchés, Brisé pour nos iniquités; Le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, Et c'est par ses meurtrissures que nous sommes guéris.(Ésaïe 53:5) Ce n'était pas ses fautes qu'il payait, c'étaient les nôtres. La souffrance que nous prenions pour un châtiment personnel était une substitution. Les verbes s'accumulent, terribles et doux à la fois : blessé, brisé, châtié. Chaque coup porté sur lui répond, terme pour terme, à une faute qui était la nôtre. Le juste souffre pour l'injuste, et pas par accident : par un dessein plus ancien que le monde.

Au cœur du verset, une clause concentre l'Évangile : le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui. Le mot hébreu traduit par paix, shalom, ne dit pas seulement l'absence de conflit. Il désigne une plénitude, une intégrité, un état où tout est remis à sa juste place, la vie telle qu'elle devrait être, réconciliée avec Dieu et avec les autres. Voilà ce que le châtiment du serviteur nous obtient : pas un simple cessez-le-feu, mais une réconciliation entière. Remarquez l'échange : le châtiment tombe sur lui, la paix vient sur nous. Il prend ce qui nous revenait pour nous donner ce qui était sien. Le shalom que nous avions perdu au jardin, qu'aucune religion ni aucun effort ne pouvait reconstituer, se trouve rétabli par ce qui, en lui, est descendu jusqu'à la mort, et non par le moindre effort de notre part.

La dernière clause porte le titre de notre méditation : par ses meurtrissures nous sommes guéris. Le mot évoque la plaie, la marque laissée par les coups, l'ecchymose du fouet sur un dos. Nous sommes donc guéris par ses blessures, et non pas seulement malgré elles ; sa souffrance devient le remède de la nôtre. Il faut ici résister à un contresens répandu. Ce verset ne promet pas une santé physique automatique, un chèque de guérison à encaisser par la foi. Le mal que le serviteur soigne d'abord va plus profond que nos corps : c'est l'âme séparée de Dieu, la blessure du péché. Le contexte le dit clairement, il parle d'iniquités et de transgressions, pas de virus. La guérison offerte est celle de notre relation brisée avec le Créateur. Le reste, la résurrection de nos corps, la disparition de toute larme, viendra en son temps, comme un fruit et non comme une marchandise qu'on réclame.

Le prophète explique ensuite pourquoi cette substitution était nécessaire, et il nous range tous, sans exception, dans le diagnostic : Nous étions tous errants comme des brebis, Chacun suivait sa propre voie; Et l'Éternel a fait retomber sur lui l'iniquité de nous tous.(Ésaïe 53:6) Voilà notre portrait sans flatterie. Pas seulement quelques grands criminels : nous tous, chacun tourné vers son propre chemin, ce qui est peut-être la définition la plus simple du péché, préférer sa route à celle du Berger. Le poids de nos égarements dispersés converge en un seul point, sur un seul homme. La justice de Dieu n'est ni ignorée ni contournée : le péché est réellement puni, la dette réellement payée. Mais elle est payée par un autre. C'est là que la sainteté et l'amour de Dieu, que nous croyions inconciliables, se rejoignent et s'embrassent.

Ce qui bouleverse, dans ce chant, c'est le consentement du serviteur : Il a été maltraité et opprimé, Et il n'a point ouvert la bouche, Semblable à un agneau qu'on mène à la boucherie, A une brebis muette devant ceux qui la tondent; Il n'a point ouvert la bouche.(Ésaïe 53:7) Il ne subit pas la croix comme une fatalité qui l'écrase ; il l'accueille en silence, librement. Des siècles plus tard, Jean-Baptiste désignera Jésus d'un mot qui résume tout Ésaïe : Le lendemain, il vit Jésus venant à lui, et il dit: Voici l'Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde.(Jean 1:29) L'agneau ne se défend pas, ne maudit pas ses bourreaux et ne descend pas de la croix pour se sauver lui-même, alors qu'il le pourrait. Ce silence n'est pas de la faiblesse ; c'est un amour résolu, une décision prise avant la fondation du monde. Rien ne lui a été arraché : il a tout donné. Et ce don libre fait de sa mort un salut, non un simple drame.

Le chapitre ne s'achève pas dans la tombe : Il a plu à l'Éternel de le briser par la souffrance... Après avoir livré sa vie en sacrifice pour le péché, Il verra une postérité et prolongera ses jours, Et l'oeuvre de l'Éternel prospérera entre ses mains. Il verra le travail de son âme et en sera rassasié. Par sa connaissance mon serviteur juste justifiera beaucoup d'hommes, Et il se chargera de leurs iniquités.(Ésaïe 53:10-11) Le serviteur meurt, et pourtant il vivra encore et verra le fruit de sa peine, sourde annonce de la résurrection où le crucifié se relève vivant. Cette semaine, quand la culpabilité reviendra murmurer que nous ne sommes pas à la hauteur, revenons à ce verset et laissons-le porter le poids à notre place. Non pour nous dispenser d'obéir : plutôt parce que l'obéissance jaillit mieux d'un cœur en paix que d'un cœur qui paie encore sa dette. Relisons Ésaïe 53 lentement, en mettant notre propre nom à la place de « nous » : c'est pour moi qu'il fut brisé, c'est par ses meurtrissures que je suis guéri. La paix qu'on ne peut se donner soi-même nous est offerte. Il reste seulement à cesser de la mériter, et à la recevoir.