L'Esprit Éditorial

Prière

Prier pour ses Ennemis et ceux qui nous Blessent

Le commandement le plus dur du Sermon sur la montagne ne dit pas de tolérer nos ennemis, ni de les éviter, mais de prier pour eux. Tout en nous résiste — et c'est justement là que la grâce travaille.

Prière8 min de lecture

2 juin 2026

Journal moderne ouvert posé sur un tissu de lin doux, accompagné d'un stylo élégant
Journal moderne ouvert posé sur un tissu de lin doux, accompagné d'un stylo élégant

« Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent. »

Matthieu 5:44

C'est sans doute le commandement le plus dur de tout le Sermon sur la montagne. Jésus ne dit pas « supportez patiemment vos ennemis », ni « tenez-vous prudemment à distance de ceux qui vous nuisent ». Il demande quelque chose de bien plus exigeant et déroutant : priez pour eux, nommément. Tout en nous se cabre à cette parole. Il suffit qu'un nom précis remonte à la surface, celui de la personne qui vous a trahi, humilié, dépouillé ou calomnié, et dont la seule évocation, des années après, resserre encore la poitrine et raidit la mâchoire, pour que la chose paraisse presque contre nature. Et pourtant c'est là, à cet endroit très précis où la révolte est la plus vive et la plaie la plus fraîche, que Jésus veut conduire notre prière, à contre-courant de tout notre instinct.

Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent.(Matthieu 5:44) Le verbe grec traduit par « aimez », agapaô, est choisi avec un soin extrême, et il vaut la peine de s'y arrêter. Le grec disposait de plusieurs mots pour dire l'amour : philia, la tendresse chaleureuse entre amis, et érôs, le désir qui attire. Jésus n'emploie délibérément aucun des deux. Agapè désigne l'amour de la volonté, une décision arrêtée de vouloir le bien d'autrui qui n'attend pas d'éprouver d'abord un sentiment favorable. Il ne nous commande donc pas d'éprouver de la tendresse spontanée pour celui qui nous a brisés ; ce serait exiger un mensonge, et il le sait. Il commande autre chose : un acte de la volonté qui veut le bien de l'autre envers et contre tout. Et la prière est le lieu où cette décision, d'abord impossible, devient peu à peu praticable.

Le verbe suivant prolonge et élargit la direction : Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent.(Matthieu 5:44) Bénir se dit en grec eulogeô, de eu, « bien », et logos, « parole » : dire du bien, prononcer une bonne parole. La bouche même qui voudrait rendre coup pour coup se trouve invitée, retournée, à prononcer le bien sur celui qui la blesse. Or il est bien plus facile de retourner un cœur à genoux, dans le calme de la prière, que dans l'instant brûlant de l'offense, quand le sang bat aux tempes et que les mots durs se pressent. La prière devient le terrain d'entraînement discret où se prépare à l'avance la parole que nous prononcerons ensuite, à découvert. On y apprend, mot après mot, jour après jour, à désarmer la malédiction avant même qu'elle ne monte aux lèvres.

Pourquoi prier pour eux, au juste, plutôt que de s'en tenir à distance et de tourner la page ? Parce qu'on ne peut pas, à l'expérience, haïr durablement quelqu'un pour qui l'on prie vraiment. La prière agit d'abord sur celui qui prie, en secret. Portez donc l'ennemi devant Dieu en toute honnêteté, sans faire semblant ; même la prière toute nue, « Seigneur, je ne veux pas prier pour lui, tu le sais », est déjà un commencement, car elle l'a malgré tout nommé et déposé devant Dieu. Lentement, la caricature que la blessure avait dessinée se met à se craqueler. Sous le monstre que la rancune avait figé apparaît peu à peu une personne réelle : quelqu'un que Dieu aime aussi, quelqu'un pour qui le Christ est mort. On ne prie pas longtemps pour un visage sans cesser de le voir en pur ennemi.

Disons pourtant clairement ce que cela n'est pas, pour couper court au malentendu. Prier pour son ennemi ne consiste jamais à prétendre que le tort n'a pas eu lieu, ou qu'il fut anodin : le verset lui-même suppose une persécution réelle, une maltraitance concrète et nommée, non une froideur imaginaire. Cela ne veut pas dire rester naïvement à portée de nuisance, ni brader une réconciliation de façade qui laisserait le mal intact. La justice appartient à Dieu seul : Ne vous vengez point vous-mêmes, bien-aimés, mais laissez agir la colère; car il est écrit: A moi la vengeance, à moi la rétribution, dit le Seigneur.(Romains 12:19) et lui seul la rend avec droiture. Remettre son ennemi entre les mains du juste Juge, c'est se décharger enfin du verdict écrasant que nous n'avons ni la mission ni la hauteur de rendre nous-mêmes. Prier ainsi libère : cela ne minimise en rien la gravité du mal subi, mais cela en confie le règlement à des mains plus justes et plus sûres que les nôtres.

Jésus donne enfin sa raison, et elle donne le vertige quand on la mesure : priez pour eux afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.(Matthieu 5:45) Le soleil de Dieu se lève chaque matin, sans distinction, sur ceux-là mêmes qui le maudissent et l'ignorent ; sa pluie tombe indistinctement sur les champs des justes et des injustes. Prier pour ses ennemis, c'est donc ressembler concrètement au Père, entrer dans l'air de famille et en porter les traits. Rien à mériter par cet effort presque héroïque, comme on gagnerait des points ; ce qui est en jeu, c'est une filiation reçue qui déteint peu à peu sur nous, une ressemblance de fond qui gagne du dedans celui qui persévère à prier pour ceux qui le blessent.

Levons pour finir les yeux vers celui qui n'a pas seulement enseigné cela du haut d'une montagne : il l'a vécu jusqu'au bout. Sur la croix, au-dessus des hommes qui enfonçaient les clous dans ses mains, Jésus a prié à voix haute : Jésus dit: Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font.(Luc 23:34) Étienne, plus tard, mourant sous les pierres, en a repris l'écho pour ses propres bourreaux. Et si nous pouvons prier, nous aussi, pour ceux qui nous blessent, c'est que nous avons d'abord été les premiers des ennemis pardonnés : Car si, lorsque nous étions ennemis, nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils, à plus forte raison, étant réconciliés, serons-nous sauvés par sa vie.(Romains 5:10) Voilà la source cachée, la grâce qui rend tout possible. En priant pour ceux qui nous ont fait du mal, nous ne faisons que tendre à notre tour la miséricorde imméritée que nous avons nous-mêmes reçue et dont nous vivons.