
Croissance — 8 min de lecture
Le Souci du Lendemain
2 septembre 2025
Détail architectural où la lumière projette des ombres géométriques sur une surface de pierre polie
« Ne vous inquiétez donc pas du lendemain; car le lendemain aura soin de lui-même. A chaque jour suffit sa peine. »
L'anxiété a ceci de retors qu'elle se fait passer pour de la prudence. Elle nous souffle qu'en anticipant tous les scénarios, en retournant chaque problème avant qu'il n'arrive, nous finirons prêts, protégés, à l'abri. Et nous voilà en train de vivre demain avant l'heure, à régler d'avance des factures qui ne tomberont peut-être jamais. Le lendemain n'est pas encore là et déjà il nous dérobe notre présent. Jésus connaît ce mécanisme de l'intérieur. Dans le Sermon sur la montagne, il ne balaie pas nos inquiétudes d'un revers de main et ne les méprise pas ; il les prend assez au sérieux pour leur consacrer un long passage. Mais il en démonte la logique avec une autorité tranquille, et ce qu'il offre dépasse les techniques de relaxation : une raison de faire confiance.
Ne vous inquiétez donc pas du lendemain; car le lendemain aura soin de lui-même. A chaque jour suffit sa peine.(Matthieu 6:34)
Le verbe grec pour « s'inquiéter », merimnaō, éclaire tout : il tient à une racine qui veut dire diviser, partager. L'anxiété, au sens propre, nous divise. Elle tire l'esprit en pièces, l'écartèle entre mille avenirs possibles, le disperse au point qu'il n'est plus tout entier nulle part. Voilà pourquoi l'inquiétude épuise sans rien produire : elle dépense une énergie folle à vivre des vies qui n'existent pas. Jésus ne nous veut ni insouciants ni irresponsables ; il nous appelle à cesser d'être écartelés, à ramener notre âme dans le seul lieu où elle peut agir et recevoir la grâce, aujourd'hui.
Entendons bien la nuance, elle nous sauve du contresens. Jésus ne condamne pas la prévoyance ; semer, engranger la récolte, préparer sagement le lendemain, l'Écriture le loue ailleurs. Ce qu'il vise, c'est le souci qui ronge, cette inquiétude devenue un maître intérieur au lieu d'une pensée utile. Préparer le lendemain et le porter sont deux choses distinctes. Préparer, c'est un acte posé, borné, qui s'achève. Porter, c'est une charge qu'on traîne sans fin, un fardeau qui n'est même pas encore réel. Or le lendemain aura soin de lui-même : Jésus personnifie presque ce jour à venir, comme pour dire qu'il a son propre rendez-vous avec la grâce de Dieu, une grâce qui nous sera donnée en son temps et jamais en avance.
C'est là tout le secret de la manne. Au désert, Dieu n'accordait à son peuple que la ration du jour, et qui en amassait pour le lendemain la retrouvait pourrie. Cette provision quotidienne relève d'un principe, pas d'une avarice : Dieu apprend ainsi aux siens à dépendre de lui un jour à la fois. Voilà pourquoi l'anxiété épuise tant l'âme ; elle réclame dès aujourd'hui une grâce réservée pour demain, et cette grâce-là n'existe pas encore. Nous voudrions déjà la force d'affronter une épreuve qui n'est pas arrivée, puis nous nous étonnons de ne pas la tenir dans nos mains. Elle n'y est pas parce qu'elle nous attend là-bas, au jour dit. À chaque jour suffit sa peine, et à chaque jour suffira aussi sa grâce.
Jésus ne se contente pas de démonter l'inquiétude, il lui substitue une confiance, et cette confiance a un visage. Juste avant, il a montré les oiseaux que le Père nourrit et les lis qu'il habille mieux que Salomon, pour conclure : Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent. Votre Père céleste sait que vous en avez besoin.(Matthieu 6:32)
Tout se joue dans ce mot, Père. L'antidote de l'anxiété n'est ni la pensée positive ni l'assurance que tout ira bien au sens où nous l'entendons, car Jésus ne promet pas une vie sans épreuves. Son antidote, c'est de savoir à qui l'on a affaire : non pas un univers indifférent ni un destin aveugle, mais un Père qui compte les cheveux de notre tête et connaît nos besoins avant nous.
Concrètement, quand le souci du lendemain vous saisit, nommez-le d'abord avec précision, car l'anxiété prospère dans le flou et se dégonfle dès qu'on l'oblige à devenir nette. Demandez-vous ensuite si la chose est à faire aujourd'hui ou seulement à porter. Si elle est à faire, accomplissez le petit pas possible maintenant, puis lâchez le reste. Si elle n'est qu'à porter, remettez-la à Dieu par une prière courte et concrète, en la lui confiant à voix haute. Donnez une frontière à votre inquiétude : dix minutes pour l'examiner devant Dieu, puis refermez le dossier de demain et revenez aux tâches et aux visages d'aujourd'hui. Et le soir, avant que la nuit ne relance la machine, redites-vous que la ration du jour a suffi et que celle de demain tombera demain.
Au fond, vaincre l'anxiété tient moins d'un exploit de volonté que d'un déplacement de confiance : renoncer à croire que tout repose sur notre vigilance, pour croire qu'un autre veille. et déchargez-vous sur lui de tous vos soucis, car lui-même prend soin de vous.(1 Pierre 5:7)
, écrira Pierre, en reprenant les accents de son Maître. Voyez le mouvement : nos soucis ne se jettent pas dans le vide, ils se déchargent sur Quelqu'un. Le Christ qui nous appelle à ne pas nous inquiéter est celui-là même qui, à la croix, a pris sur lui le poids que nous ne pouvions porter. Nous pouvons donc lui confier nos lendemains, puisqu'il a déjà réglé, une fois pour toutes, notre plus grande peur. Pour le reste, il saura bien y pourvoir, un jour après l'autre.
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